Pour une Université vraiment solidaire

Le 11 octobre dernier, l’ensemble des personnels et étudiant·e·s de Paris 8 a reçu un message les invitant à participer au financement du Diplôme Universitaire (DU) « Français langue étrangère pour les populations réfugiées en insertion universitaire ». « Destiné exclusivement à des étudiant[·e·]s réfugié[·e·]s ne possédant que très peu ou pas du tout de notions en français », celui-ci prétend « leur octroyer un niveau de maîtrise linguistique permettant leur insertion dans une formation de l’enseignement supérieur francophone afin d’y reprendre les études interrompues dans leurs pays respectifs ». Des affichettes reproduisant ce message sont également disposées dans les locaux de l’Université. Faute de parvenir à convaincre la communauté universitaire et leurs proches et connaissances de contribuer collectivement à cette formation à hauteur de 10 000 €, la direction de l’Université pourrait ne pas la reconduire cette année. Si nous ne pouvons que saluer l’objectif affiché de « contribuer à l’accueil des réfugié[·e·]s », nous regrettons sa mise en pratique et les modalités de son financement.

Une solidarité conditionnée et – très – limitée

Il est tout d’abord nécessaire de rappeler les limites de ce DU, puisque celui-ci ne concerne qu’une soixantaine d’étudiant·e·s, sur les 21 846 inscrit·e·s à l’Université. Surtout, il est conditionné aux statuts de réfugié·e ou de demandeur·se d’asile, ainsi que d’étudiant·e dans le pays d’origine de la personne. La solidarité de l’Université est ici toute relative puisque ces personnes, ayant déjà un titre de séjour en France, peuvent déjà s’inscrire à l’Université. De même, si l’on peut saluer la tentative de prise en compte des situations particulières de ces étudiant·e·s non-francophones, cette adaptation de la formation aux spécificités des étudiant·e·s auxquelles elle s’adresse est finalement logique, tout en ne semblant pas faciliter les procédures administratives relativement complexes qu’ils et elles ont à effectuer. De même, la sélection sur dossier réalisée par l’Université exclue elle aussi de la formation un grand nombre de migrant·e·s, à commencer par les non déjà diplômé·e·s. Alors qu’un accueil réellement solidaire se serait concrétisé par une ouverture à tou·te·s sans condition de statut, d’âge ou de diplôme, nous ne pouvons que regretter ce tri effectué entre « bon·ne·s » et « mauvais·es » migrant·e·s. D’autant plus que celui-ci s’inscrit dans la continuité de pratiques régulièrement dénoncées par des associations comme le Réseau universités sans frontières (RUSF), à Paris 8 comme ailleurs, et faisant vivre aux ressortissant·e·s étranger·e·s des situations souvent intenables, tant pour les étudiant·e·s que pour les chercheur·se·s confirmé·e·s, en situation illégale ou non. Tournant une fois encore le dos à l’histoire de l’Université, sa direction rate ici une occasion de s’illustrer par une prise de position l’élevant réellement dans le débat public.

Une nouvelle étape dans la privatisation de l’Université

Au-delà des conditions d’accès à cette formation, l’appel à la communauté universitaire pour son financement interpelle à plus d’un titre, a fortiori pour une somme relativement faible (10 000 €) en proportion du budget d’une Université de la taille de Paris 8 (116 millions d’euros en 2016). La menace voilée de supprimer cette formation en cas d’échec de la collecte est symbolique d’un long et désastreux processus de privatisation de l’Université. Ainsi, le programme des formations mises en place par l’Université ne serait plus une mission de service public conçue dans un cadre global sérieux et assurée par des dotations étatiques – et, rappelons-le, déjà financées par les frais d’inscription des étudiant·e·s et les impôts dont chacun·e de nous s’acquitte – mais reposerait sur les préférences de contributeur·rice·s, qui choisiraient à chaque rentrée les filières qu’ils et elles souhaiteraient voir pérennisées ou, au contraire, accepteraient de voir disparaître, en échange de quelques goodies. Exit donc, les formations les moins populaires – ou tout du moins celles ne plaisant qu’aux moins fortuné·e·s. En prime, en cas de suppression, la responsabilité à pointer serait toute trouvée et collective : la question n’incomberait plus aux pouvoirs publics et à la présidence de l’Université, mais au manque de solidarité et/ou d’intérêt des étudiant·e·s et travailleur·se·s de l’Université. Cette collecte, finalement anecdotique au regard de la dynamique plus large de désengagement de l’État dans laquelle elle s’inscrit, illustre ainsi parfaitement un mouvement de précarisation délétère et général.

À sa décharge, Paris 8 n’est malheureusement pas la seule Université à s’engager dans des collectes de ce genre, et semble même relativement modeste en la matière. Depuis 2007 et la loi LRU permettant la défiscalisation des dons qui leur sont faits, de nombreuses Universités – comme Lyon, Orléans, Poitiers, Strasbourg et bien d’autres – ont mis en place des fondations afin de tenter de compenser les mesures d’austérité par l’arrivée de fonds issus d’entreprises et de proches des étudiant·e·s. Fin 2014, celle de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines en est même arrivée à financer l’achat de livres pour sa bibliothèque par les contributions (déductibles des impôts…) de mécènes, au cours d’une campagne dont l’objet était « PLUS de LIVRES et MOINS D’IMPÔTS pour [vous] ». Quelques mois seulement après avoir frôlé la cessation de paiement en raison d’un déficit de 5,2 millions d’euros ­– symbole des conséquences de l’autonomisation des Universités – cette campagne lui aurait rapporté un peu plus de 170 000 euros.

La promotion d’une informatique privative et commerciale

Enfin, le choix même de la plateforme utilisée par l’Université – Ulule SAS – pour cette opération pose également problème. Si l’Université parvenait à atteindre son objectif de collecte afin d’assurer sa mission de service public, cet intermédiaire privé récolterait environ 6 % du montant final, soit au minimum 600 € des 10 000 € ciblés – auxquels viendraient s’ajouter 20 % de TVA. Sans doute, ceux-ci auraient pu être utilisés de manière plus utile aux étudiant·e·s.

Sans revenir d’avantage sur le bien fondé même de cette collecte, il est difficile de comprendre pourquoi l’Université n’a pas mis en place son propre outil de paiement en ligne, qu’elle aurait contrôlé intégralement et qui lui aurait évité de rémunérer un intermédiaire. Ce choix étonne d’autant plus que Paris 8 encourage l’utilisation d’un nombre de logiciels et services libres remarquable – c’est-à-dire des outils pouvant être utilisés, étudiés, modifiés et partagés par leurs utilisateur·rice·s, qui en gardent ainsi le contrôle et peuvent s’assurer que leur fonctionnement correspond à leur envie, à l’inverse des logiciels privateurs. Il incombe à l’Université et à sa nouvelle présidente de conserver cette identité et de participer à la diffusion des valeurs et usages de ces outils libres. Au contraire, avec cette plateforme en ligne, l’Université fait le choix de confier à d’autres la protection des données personnelles des contributeur·rice·s à ses projets et participe finalement à promouvoir et développer l’utilisation de services monopolistiques et commerciaux, au détriment d’une informatique émancipatrice et protectrice.

En guise de conclusion, nous nous contenterons d’appeler la nouvelle direction de l’Université à revenir à son rôle de service public, en finançant sur ses fonds propres l’intégralité des formations qu’elle propose et en abrogeant définitivement les critères de nationalité ou de statut administratif dans l’accès aux formations, postes et financements, favorisant ainsi l’obtention de papiers pour celles et ceux qui n’en possèdent pas, et en établissant systématiquement des « convention d’accueil scientifique » pour les étudiant·e·s, doctorant·e·s et docteur·e·s étranger·e·s afin d’obtenir des titres de séjour de « scientifique chercheur·se ». Ceux-ci ouvrent à ces collègues ainsi qu’à leurs conjoint·e·s et enfants, l’accès aux droits sociaux et de séjour afférents à leur statut et permettent de mener à terme dans de bonnes conditions leurs travaux de recherche. De toute évidence, la direction de l’Université ne parviendra à forger une image réellement « solidaire » à Paris 8 qu’à condition de s’engager réellement et dans la durée, plutôt que de la manière dont elle le fait ici.