“Mode d’emploi” de la Grève des 1000 fourmis

L’appel des 1000 fourmis, rédigé à plusieurs pattes, avaient pour but de lancer une mobilisation parmi les travailleur·e·s précaires de l’ESR. Si de nombreuses personnes ont signé cet appel, convaincues qu’il était temps de faire entendre nos revendications, plus nombreuses encore étaient celles qui s’interrogeaient sur les modalités d’action.

L’appel s’accompagne donc de ce mode d’emploi qui a pour objectif de répondre à la question du « comment faire ? ». Bien sûr, les propositions formulées ne sont pas exhaustives et d’autres idées d’actions peuvent être imaginées pour rendre cette grève prolongée effective, mais les quelques propositions ici formulées, serviront de point de départ à une mobilisation que nous espérons d’ampleur.

Nous ferons la grève des tâches indues, une grève de la précarisation

Quotidiennement, nos métiers sont étouffés par l’organisation bureaucratique de la précarité, que nous soyons précaires ou non. Plutôt que de produire une recherche et des enseignements de qualité, nous courons quotidiennement après nos mails et notre « réseau professionnel », notre CV, les logiciels qui dysfonctionnent, nous courons après la promesse d’un jour meilleur, d’un recrutement ou d’un financement promis mais qui n’arrive(ra) jamais. Nous arrêterons dès le 25 mai cette course folle organisée par la précarisation de l’ESR et la mise en concurrence entre nous. Nous refuserons les tâches indues que l’on nous impose (corrections de copie et surveillances d’examens hors de notre service…), nous appliquerons notre droit à la déconnexion et à avoir des horaires de travail décents et vous le signalerons en réponse automatique d’e-mail, nous arrêterons de servir le café dans les événements scientifiques et d’y communiquer de manière frénétique… Nous nous réapproprions ainsi notre métier et le revendiquons !

Sans arrêt de la machine, pas de grève possible

Nous, précaires, ne pouvons à nous seul·e·s enrayer la marche forcée de la production d’enseignements et de recherche. Pendant que nous sommes en grève, les échéances fixées par les différentes instances qui rythment la production intellectuelle continuent de courir. Et nous courons deux lièvres à la fois : nous faisons notre possible pour défendre le sens du métier auquel nous aspirons, et nous tentons de sauver notre propre peau en répondant aux appels, en corrigeant, en communiquant, en envoyant nos manuscrits, etc. Il n’existe pas de grève qui n’arrête la production. Notre problème d’universitaires est que nous nous retrouvons toujours à faire plus tard ce que nous n’avons pas fait maintenant. C’est pourquoi, la seule manière de faire exister la grève, ou du moins de ne pas l’interdire de fait, est d’arrêter la machine. C’est pourquoi nous appelons tous les comités d’organisation, comité de rédaction, conseils de laboratoires et d’école doctorale, à reporter leurs deadlines des 12 prochains mois et d’autant de temps que la mobilisation durera. Certes, nous ferons demain ce que nous n’avons pas fait aujourd’hui. Mais, ce que nous aurions dû faire demain, nous le ferons après-demain, et ainsi de suite. Faire cela reconnaît à la grève, son droit à exister. Ne pas le faire la condamne à une mort rapide.

Nous prendrons ce qui nous est dû !

Chaque travailleur·e a droit à un minimum de moyens pour travailler et des conditions de travail correctes. Dans l’ESR, bien souvent, les précaires mais pas seulement ne disposent pas des moyens élémentaires pour exercer leur activité et payent souvent de leurs poches les moyens matériels qu’ils utilisent à des fins pédagogiques ou de recherche (ordinateurs, etc.). Ce manque relève d’un mépris inacceptable, du manque de budget sciemment organisé pour détruire le service public, détruit toute possibilité de dimension collective à notre travail et nous invisibilise constamment. Dès le 25 mai, nous organiserons des opérations « bureaux pour tou·te·s » en déplaçant nos lieux de travail dans les espaces communs de nos universités et EPST. Nous rendrons ainsi visibles notre activité et notre existence et pourrons enfin nous rencontrer. Beaucoup d’entre nous ne signent leurs contrats que plusieurs jours, semaines ou mois après avoir commencé leur activité, notamment d’enseignement en vacation. Certain·e·s voient leurs salaires payés plusieurs mois en retard. Nous nous organisons dès maintenant en « Brigades de Solidarité » pour aller occuper les lieux du déni de nos droits et réclamer le dû de nos collègues sans plus tarder, à chaque fois que l’un·e de nous se trouve en difficulté.

Les fourmis sortent du terrier !

Dès le 25 mai, nous appelons tou·te·s les précaires et les titulaires solidaires à une grève perlée quotidienne. Sur le temps que nous récupérons sur les tâches indues, nous interromprons nos activités scientifiques plusieurs fois par semaine, à 15h, pour aller à la rencontre de nos collègues. Cette « sortie du terrier » nous servira à mettre en place les « Brigades de Solidarité », à informer nos collègues et étudiant·e·s sur les réformes en cours et nos conditions de travail. Sur nos mails, nous ne signerons plus du logo d’une institution qui change parfois chaque année, ou en se référant à un statut contractuel. Nous serons « Précaires de telle discipline » et le porterons jusque dans nos vêtements afin que chacun·e sache que 40 % du personnel universitaire est dans cette situation.

Nous ne sommes pas des enfants, nous sommes vos collègues !

Les précaires sont bien souvent là pour faire élément de décor dans les instances universitaires tandis que d’autres réunions comme les comités de suivi de thèse sont instaurés à la va-vite au mieux pour pallier les défaillances de l’encadrement professionnel et au pire pour nous contrôler et nous enjoindre à réaliser des thèses dans des temporalités de plus en plus contraignantes tout en démultipliant les attendus (enseignement, expertise, publications, administration), ou plus simplement nous font perdre du temps. Nous boycottons dès maintenant ces réunions chronophages et dénuées de sens professionnel pour nous libérer un temps bien plus utile à défendre nos conditions de travail et l’Université. Nous refusons également de faire remplir les attestations sur l’honneur qui nous sont demandées pour obtenir un poste d’ATER et qui doivent être signées par nos directeur·rice·s ou bien de devoir chercher des tuteur·rice·s pour nos contrats post-doctoraux. Nous appelons, comme cela a été fait il y a deux ans, les titulaires concerné·e·s à nous soutenir dans cette démarche qui libérera du temps à tou·te·s pour réfléchir à nos rapports de travail et en construire des nouveaux, plus justes, plus égalitaires et efficaces.

Nous refusons de payer pour travailler !

Nous évaluerons enfin la possibilité de lancer une véritable grève des frais d’inscription à la rentrée prochaine. Pour celles et ceux qui sont doctorant·e·s, nous devons chaque année nous acquitter de 392 € pour obtenir le droit de travailler. Que nous soyons contractuel·le·s ou non, la production scientifique liée au doctorat est un véritable travail, considéré comme l’activité du début d’une carrière de chercheur·e. Aucun·e de nous n’a donc à se trouver dans cette situation ubuesque de devoir payer pour travailler, publier, enseigner, organiser des événements scientifiques. Plus grave, comment pourrons-nous assumer l’augmentation des frais d’inscription telle qu’annoncée par les Macronleaks. Nous ne lèverons cette grève qu’à la satisfaction de nos revendications, à commencer par l’exonération des frais d’inscription pour tou·te·s les doctorant·e·s.

La fin de la peur pour les précaires : lançons les recours juridiques !

Le statut de doctorant·e n’existe pas. Celui de vacataire permet d’entretenir une réserve de travailleur·e·s corvéables à merci. Non contents pour les doctorant·e·s et étudiant·e·s de devoir payer leur employeur pour travailler, les vacataires n’ont aucun droits sociaux, sont payé·e·s au lance-pierre et surtout des mois après que le service soit effectué. Les Précaires de l’ESR se sont battu·e·s depuis 2015 pour que la mensualisation du paiement des vacations devienne systématique, mais le gouvernement, par une circulaire, s’en est dédouané et ce droit, permettant d’alléger la précarité, est loin d’être effectif aujourd’hui. Nous appelons l’ensemble des vacataires non payé·e·s à commencer les recours : la première étape est une lettre avec accusé de réception de demande formelle de règlement des salaires et d’intérêts moratoires (dont un modèle est déjà disponible). Ce premier recours gracieux est un préalable : après deux mois sans réponse, le recours au tribunal administratif devient possible. Il est temps : cherchons à actionner massivement les leviers juridiques qui existent encore.

Pour cela, nous lançons l’opération Paye tes vacations dès maintenant.

Nous appelons l’ensemble des travailleur·e·s précaires de l’ESR à s’approprier cette panoplie de moyens d’action destinée à rendre effective notre grève des précaires et de la précarisation. Ces outils ne sont pas exhaustifs et demandent à être déclinés localement et complétés. Ils ne sont en outre pas contradictoires avec les autres moyens d’action de l’ensemble des personnels dès que cela est possible (grève illimitée, rétention des notes, etc.). L’utilité de cette panoplie est de permettre à chacun·e de s’impliquer dans la mobilisation en cohérence avec la fragilité de son statut. Les milliers de fourmis de l’ESR n’ont plus à se terrer, nous devons réagir collectivement et sommes prêt·e·s à le faire sur le temps long.